Hommage rendu au nom de ses anciens étudiants, par Georges Dantin
Précédant Guy Jalut, qui s'exprimera au nom de tous ses collègues universitaires, c'est en tant qu'ancien étudiant de 3ème cycle que je viens témoigner de ce que représentera toujours le professeur André Baudière, pour ses étudiants.
Chacun dans son panthéon personnel possède quelques hommes ou femmes qui ont fortement marqué la construction de leur vie ; je crois pouvoir dire qu'André BAUDIÈRE y dispose d'une place de choix pour la majorité d'entre nous.
Monsieur Baudière était en premier lieu notre professeur, un enseignant de haut vol, et ses cours étaient devenus un passage incontournable dans le paysage de l'écologie toulousaine.
Véritable pédagogue, doué d'un talent de conteur cévenol, il captivait son auditoire, et au delà d'un contenu scientifique rigoureux, savait transmettre tout sa passion pour les disciplines enseignées.
C'est à travers les stages de terrain que nous avons pu découvrir et apprécier l'homme, sa passion pour les régions méditerranéennes ou les hautes altitudes et son dévouement pour ses étudiants : stage de ski de fond en février, car disait-il, l'écologie montagnarde ne se comprend bien qu'en période d'enneigement, ou remontée de Banyuls vers les hauteurs catalanes pour mieux appréhender la variation des milieux avec l'altitude et toute la diversité de la flore.
Piochon en main pour ouvrir une coupe pédologique, petits détails sur la saveur ou l'odeur d'une plante pour faciliter la détermination et tout à coup la science devenait vivante et parlante.
En fin de journée, dans un bar de Banyuls, le temps d'un orage, il savait encore tenir sa cohorte bruyante avec des petites histoires universitaires, ou plus simplement les aventures de Ouin-ouin. En point d'orgue, le barbecue et le punch pirate sur les terrasses du Mas tissaient des liens durables entre tous.
C'est le plus souvent à travers ces stages de fin de maitrise que se dessinait notre futur parcours de 3ème cycle par une discrète invitation de sa part pour un stage estival aux Bouillouses ouverts aux seuls volontaires.
Après de longs et passionnant exposés sur les combes à saules nains, la rhodoraie d'altitude, ou les limites de la phytosociologie, qui n'est qu'un outil et non pas une fin en soi, nous avions alors la surprise de voir le professeur enfiler son "Kway" pour dévaler un névé dans un grand éclat de rire !
Après cette véritable immersion d'une semaine dans la haute montagne et son écologie secrète, la majorité des participants se retrouvait ensuite en septembre au laboratoire des allées Jules Guesde pour le début d'une aventure scientifique et humaine de plusieurs années.
Dans son laboratoire de Botanique et Biogéographie, André Baudière avait su créer une ambiance particulière de travail et de rigueur, mais également de convivialité et de solidarité. Le café partagé du matin ou les soirées anniversaires dans le laboratoire de pédologie faisaient oublier l'inconfort relatif des bureaux dispersés dans l'herbier sous les combles et la vétusté des locaux.
Après les longs et studieux automne et hiver toulousains, dès le moi d'avril, son regard malicieux s'illuminait car la saison des sorties s'ouvrait.
Dans son système éducatif, chacun devait alors contribuer au travail de terrain des autres, pour ensuite bénéficier d'une aide en retour. Laurenti pour Lise, Madrés pour Daniel, forêt d'Osseja pour Jean Noël, ou mémorables forêts de l'Atlas pour Thierry, nous avons ainsi pu affiner nos acquis et mettre en œuvre nos connaissances.
Lors de ces séjours aux longues journées de prospection naturalistes, son puits de science s'écoulait en permanence à notre seul usage ; il ne s'accordait alors qu'un bref moment de repos au crépuscule pour assouvir sa passion de la pêche, et le cas échéant agrémenter le repas de truites fraiches.
A ces occasions se tissait une véritable chaîne d'amitié entre les différentes générations de thésards.
Il pouvait nous choquer aussi parfois, comme lors de discussions improvisées sur la protection de la montagne à propos de sa vallée du Galbe. En jeunes scientifiques "militants", nous trouvions alors ses propos trop modérés.
En vérité, comme il savait si bien le faire, il remettait posément les choses dans l'ordre : volonté de développement des élus locaux, rôle d'alerte du scientifique, position d'arbitrage de l'état, toujours respectueux des pensées de chacun.
Cette capacité de synthèse et cette prise de recul, nous les avons également retrouvées lors des interminables séances de correction de thèse où le scientifique rigoureux et intransigeant reprenait le dessus. Il nous poussait alors dans nos retranchements, mais toujours avec bienveillance.
Sa sollicitude et son intérêt pour ses étudiants ne s'arrêtait pas une fois le doctorat obtenu et au travers de nos trop rares rencontres, il s'inquiétait toujours du parcours familial et professionnel de chacun. A l'occasion, il donnait également des coups de pouce à sa mesure ; je lui dois notamment mon premier contrat professionnel de bureau d'études, et plus tard ma nomination au Conseil scientifique régional du patrimoine naturel.
A ce propos, et au nom de mes collègues de ce conseil, je tiens à mettre ici en avant tout l'apport d'André Baudière à cette institution dont il a été président, ou membre actif.
Dans un moment de tristesse, j'ai failli conclure qu'André Baudière allait nous manquer, mais fidèle à son optimisme et à sa joie de vivre je préfère affirmer que ses valeurs humaines et son enseignement scientifique vont continuer de vivre à travers nous et dans la diversité des métiers que nous exerçons, en partie grâce à lui, dans le domaine de l'écologie.
Je souhaiterai terminer en disant à Madame Baudière, à ses enfants et à ses petits enfants qu'à quelques brèves reprises à La Cabanasse, où le Lis des Pyrénées doit être en fleur, j'ai pu mesurer toute la chaleur de leur cercle familial ; sachez que cette chaleur humaine a également irradié tous ses étudiants.
Nous sommes très nombreux à partager aujourd'hui votre peine.
Merci Monsieur Baudière
Georges Dantin
19 juillet 2010
